03 décembre 2008
A la queue, comme tout le monde!
J'ai renoncé à pas mal de calembours assez lamentables pour ce titre. Je vous promets que vous n'y perdez rien. Bon, le sujet d'aujourd'hui et donc la queue, comme dans "faire la queue".
Voila une chose qui a de quoi énerver tout le monde. Déjà parce qu'une queue c'est pénible en soi, mais surtout parce que ça donne généralement lieu à toute sorte de comportements insupportables. A titre d'exemple, je me rappelle avoir reconnu, il y a quelques années, un philosophe légendaire dans un aéroport (il enseigne à la fois à Lausanne et Genève, a enseigné dans une vingtaine d'universités, parle et écrit couramment une demi-douzaine de langues, et... bon, ça suffit largement à l'identifier pour ceux qui le connaissent). En faisant la queue pour atteindre les quais d'embarquement, je fus amusé de l'entendre engueuler, en un espagnol parfait, un malheureux qui voulait simplement rejoindre sa femme un peu plus loin dans la queue. "Laissez-moi vous expliquer le concept de queue", tenta-t-il. Bon, l'autre mec n'étant pas intéressé, je n'ai hélas pas pu en apprendre davantage sur un tel concept. Dommage.
Qui a tort ici? Le mec qui fait un truc pas très subtil pour passer devant les autres, ou le gars qui fait un scandale pour pas grand chose? En principe, tout le monde finira par prendre l'avion, non? Qu'est-ce que ça peut foutre d'arriver sur le Gate 26 avant les autres, puisque de toute façon se seront les mioches, les vieux et les handicapés qui passeront en premier? Et d'abord, les vieux et les handicapés je veux bien, mais pourquoi les morveux, et surtout les parents qui les accompagnent, doivent-ils à tout prix passer devant tout le monde? Mais je digresse, j'étais parti pour discuter des queues en général, pas de milliers de trucs qui m'exaspèrent dans les aéroports (une autre fois, peut-être).
Ok, quelles sont les règles à respecter dans une queue? Y a-t-il des règles différentes selon les cultures? Sûrement, mais pour l'essentiel ça paraît assez simple à comprendre qu'il faut juste rejoindre le dernier membre de la queue, et se tenir derrière lui à une distance acceptable. Mais ça soulève plusieurs sortes de problèmes, que j'énumère ici:
- Peut-on rejoindre la queue en un point quelconque juste pour s'associer à quelqu'un qu'on connaît?
- Peut-on s'absenter de la queue et revenir plus tard à l'endroit que l'on a quitté?
- D'une manière générale, peut-on réserver une place dans une queue?
- Peut-on accepter que deux personnes se mettent dans deux queues différentes, de sorte à ce que le premier à parvenir au bout de la sienne puisse être ipso facto rejoint par l'autre?
- Le fait d'avoir fait la queue pendant longtemps justifie-t-il de prendre tout son temps pour faire ce qu'on a à faire une fois qu'on est arrivé au bout, ou doit-on se dépêcher de sorte à faire moins attendre les autres? (ici je me retiens de balancer une violente diatribe sur les petites vieilles, toujours dans un souci de donner une image un peu plus positive de ce blog)
- Peut-on exiger de passer devant tout le monde si on affirme être pressé?
- Peut-on passer devant tout le monde, si on connaît le videur?
- Y a-t-il des catégories d'individus qui sont constitutivement inaptes à subir une queue comme le reste des gens?
- Existe-t-il des circonstances particulières qui dispensent de faire la queue? Quelles sont-elles?
Hélas, il n'y a pas de réponses établies à ces questions. C'est bien dommage, à mon avis elles devraient figurer en bonne place dans la Constitution de n'importe quel pays qui se prétend civilisé. Comment peut-on espérer que les gens se comportent correctement dans les files d'attentes si la procédure exacte n'est pas dictée, à la virgule près, par la Loi? Au lieu de cela, le résultat c'est que les queues, c'est toujours le bordel. Bon, alors en attendant que l'Etat et la police ne se décident une bonne fois pour toutes à réglementer dans les moindres détails les misérables existences de cette horde de dangereux alter-terroristes déchaînés qui composent ce qu'il est convenu d'appeler la population, je pense que plutôt que de s'énerver dans les queues il vaudrait mieux essayer d'y voir plus clair.
Heureusement, il y a la science. La première chose à faire, c'est de définir ce qu'est exactement une queue. Ou en tout cas ce qui est perçu comme tel. A partir de combien de personnes formant une "queue" le citoyen lambda s'aperçoit-il qu'il doit se mettre, justement, "à la queue"? Question fascinante à laquelle un chercheur de la prestigieuse (ok, pas tant que ça) Flinders University, en Australie du Sud, a cherché à répondre en 1977.
Méthode: observer le comportement des gens à un arrêt de bus, dès lors qu'une queue artificielle (composée de complices du chercheur) y a été placée avant l'arrivée du bus. Ladite queue artificielle était composée de 2 à 8 personnes. Soit les gens qui débarquent se placent spontanément à la queue, soit ils vont former un tas près de l'endroit où le bus va arriver. Seul le premier passant à rejoindre (ou pas) la queue est inclus dans les données. Après avoir donc observé le comportement de 569 personnes, qui n'ont évidemment jamais su qu'elles ont participé à cette expérience, les résultats ont pu être analysés, et les voici:
C'est très clair, une queue est invisible, ou même n'existe tout simplement pas, en deçà de 6 personnes. C'est la masse critique au delà de laquelle les gens viennent se mettre bien sagement derrière les autres, au lieu d'aller former un tas informe là où tout le monde veut se rendre. Evidemment, le problème avec cette étude, c'est qu'une queue, contrairement à ce que semblait dire le philosophe dont je parlait plus haut, est un concept impossible, illogique, contradictoire, et absurde. En effet, l'auteur a simplement prouvé qu'une queue ne peut naître que si 6 personnes au minimum viennent d'emblée se mettre les uns derrière les autres. Cela n'arrive évidemment jamais, et donc, si rien ne les y oblige, il ne faut pas compter sur les gens pour former une queue. Conclusion: pour obtenir un comportement rationnel et civilisé, la seule solution est la coercition. Il faut des signes, des barrières, des meneurs, des flics, ou éventuellement des chaînes. Ce n'est pas la conclusion de l'article en question, bien sûr, mais je crois que je viens de démontrer, une fois de plus, que le genre humain est essentiellement composé de moutons et d'imbéciles qui ne demandent qu'à bouffer de la matraque afin d'éviter d'avoir à s'étriper les uns les autres.
Mann, Leon (1977). The effect of stimulus queues on queue-joining behavior. Journal of Personality and Social Psychology, 35 (6): 437-442.
Commentaires
Oui c'est triste à dire, mais les philosophes sont souvent des créatures imbuvables lorsqu'ils sortent de leur caverne.
Bézu (chanteur de A la queue leu leu)
Alternative
J'ai vu un bêtisier sur une émission ancienne (la chaîne en question s'appelait encore "Antenne 2" avec le logo horrible...) sur une émission dont le thème était les queues devant les magasins en Romanie. La présentatrice et les autres invités sont mort de rire car "l'expert" n'arrête pas de dire le mort queue, genre "il y a des longues queues en Romanie"... Les autres participants et la présentatrice essaient de le faire utiliser le mot "file"... Bref, depuis ce jour, je dis aussi "file d'attente" et non pas "queue"... ;-)
@ Bézu
C'est vrai, mais il y a différentes sortes d'"imbuvabilité". Le philosophe dont je parle est quelqu'un que j'admire énormément, en fait c'est clairement un génie. Je n'imagine même pas ce que la vie en société doit être pour lui, le mot "enfer" est encore loin du compte. Il se montre absolument impitoyable envers la moindre erreur de logique ou approximation langagière, mais tous ceux qui l'ont fréquenté ou lu en sortent immensément grandis. D'autres philosophes, hélas, sont tout simplement stupides et ne se préoccupent pas une seule seconde de montrer le genre de rigueur et d'intransigeance qui peuvent parfois agacer. Il ne faut pas confondre ces deux types d'"imbuvabilité".
Je ne dis pas le nom du philosophe en question, mais si j'ajoute à mes indices les mots "ironie", "Autriche", "anti-Derrida" et "analytique", il devient aisé de l'identifier.
@ mistasincla
Oui, tu noteras que j'ai résisté héroïquement à jouer là dessus.
Et c'est vrai qu'il y avait de longues queues en Roumanie, mais c'était à cause de la pauvreté. Les riches, généralement, ne voient jamais de queues. Ou alors des toutes petites.
Tout le monde n'a pas les mêmes queues...
La docilité des foules à faire la file dépend aussi du pays. Au canada (anglophone) par exemple, j'ai été très surpris de voir des mouvements spontanés de file, par exemple à l'arrêt de bus (avant l'arrivée dudit bus), précisément à l'endroit où se situera la porte du bus quand il sera là. Le Canadiens semblent faire naturellement la file à partir de 1 personne.
La France semble apprécier un certain bordel et il y a clairement "gruger", "profiter", "passer devant tout le monde", et du coup "protester" et "flanquer son parapluie sur la tête du monsieur-sans-gêne".
A l'extrême inverse, en Inde, je n'ai pas vu de "file d'attente", tout au plus des "tas d'attente", dont l'organisation m'a toujours échappé.
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