04 janvier 2009
Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande - 2
Suite de mes commentaires sur le livre de Magali Jenny (première partie ici). Je
progresse extrêmement lentement dans cette lecture, il me faudra peut-être
renoncer à en venir à bout. La raison en est la médiocrité du livre, c'est
vraiment dur de lire un travail d'un aussi faible niveau. Je ne dis pas ça pour
être méchant, en fait c'est un peu de ma faute, je me suis lancé là-dedans sur
un malentendu. J'aurais du mieux me renseigner, à la base je croyais qu'il
s'agissait d'un travail sérieux basé sur une enquête et une recherche approfondie
effectuée pour une thèse, et que mon rôle serait d'y débusquer les biais d'une
certaine approche de la sociologie et de l'ethnologie que je déplore, tout en
dénonçant férocement la légitimité qui y est donnée à ce que je considère comme
une superstition néfaste. En fait ce n'est pas ça du tout, l'ouvrage est basé
sur un simple mémoire de licence. Je ne peux donc pas décemment reprocher à
l'auteur d'avoir fourni des informations historiques désespérément sommaires,
de ne s'être que minimalement documentée, de ne présenter aucune méthode et
résultats utilisables et d'écrire épouvantablement mal. Quant au propos même du
livre, il n'est rien d'autre que l'acceptation inconditionnelle de toutes les
absurdités qui peuvent sortir de la bouche du plus inculte des "guérisseur"
ou "rebouteux", et bien sûr de celle des gogos qui trouvent normal
d'y recourir. L'éloge de la superstition et de l'irrationnel y est absolument
transparent, nul besoin donc de chercher la petite bête ou de lire entre les
lignes.
Je persiste néanmoins à m'attaquer à ces pages lamentables, parce qu'il se
trouve que la chose est en tête des ventes de la librairie Payot (j’ai lu ça
quelque part). Il semble donc que ce soit un succès colossal pour l'auteur et
son éditeur, ce qui ne m'étonne guère mais mérite selon moi une démolition en bonne
et due forme. La publication d'un mémoire de licence est excessivement rare,
sans parler d'un succès en librairie. Je pense donc que Magali Jenny et les
éditions Favre, ainsi que les librairies qui ont commandé le livre en grandes
quantités, sont coupables d'avoir délibérément cherché à se faire de l'oseille
en fourguant des mensonges et de l'irrationnel au public, bien sûr en profitant
de sa crédulité, plutôt qu'en cherchant à l'éduquer. Je sais bien qu'on ne peut
pas réduire la sortie d'un livre à une question d'argent, mais dans ce cas
précis le problème ne provient pas uniquement du fait que je puisse être en
désaccord avec les idées qu'il contient. Il est en effet impossible d'ignorer
l'exploitation pure et simple de la naïveté du public dans le fait que le
volume contient une liste de 230 adresses, numéros de téléphones inclus, de
personnes qui prétendent pouvoir résoudre une liste considérable de problèmes
de santé par l'application de formules magiques. Je trouve ça tout
simplement malhonnête, et à vrai dire franchement détestable. Je reviendrai
plus en détail sur le sujet lorsque j'aborderai les chapitres un par un (dans
la mesure où je parviens à me forcer à les lire et à me contenir de balancer ce
tissu d'idioties par la fenêtre).
Pour le moment, je m'en tiendrai à la préface, qui vaut déjà son pesant de poudre de perlimpinpin. C'est l'œuvre d'un certain Marc Ivo Böhning, une sorte d'herboriste New Age que je vous laisse découvrir via Google si le cœur vous en dit. Le type offre toute une série d'arguments débiles, dont le moins subtile est un grand classique chez les créationnistes, à savoir: je n'ai aucune preuve de ce que j'avance, d'ailleurs je n'avance rien de précis, mais j'aimerais que l'on m'écoute quand même et qu'on traite mes délires sur un plan d'égalité avec la science. Dans ses termes: "Le tout est d'admettre parallèlement la coexistence et la co-utilité de son médecin, comme de son guérisseur. Se rendre chez l'un et chez l'autre au bon moment". Ben voyons. Rien ne nous est épargné dans cette préface, on dirait que le guide du parfait pseudo-scientifique à été suivi à la lettre. On a évidemment droit à une citation d'Einstein et à une allusion à Galilée, des majuscules impromptues et des points d'exclamation infantiles, des leçons idiotes sur la science et le besoin de jeter des "ponts" entre tout et n'importe quoi, l'utilisation paranoïaque des termes "paradigme" et "establishment", et bien sûr une bonne tape sur les doigts des méchants déterministes qui ne voient que par le petit bout de la lorgnette. L'écriture elle-même est absolument épouvantable. Il semble clair que personne n'a prit la peine de relire ce texte qui semble avoir été rédigé par un forcené en surdose de gentiane.
Tenez, essayez ça: "Il faut en effet considérer que l'on n'est pas face à une interrogation dont la réponse naissant dans le paradigme classique cartésien peut se résoudre dans ce même paradigme." Plus loin: "Et par ces brèches, cette collection de récits de guérisseurs nous laisse glisser notre regard dans leur monde auquel nous pourrons peut-être accorder juste une partie de notre réalité à une partie de la leur". Oui, ça fait mal au dessus du crâne. Ouch. Mais que fait l'éditeur? N’est-ce pas son rôle de ne pas laisser passer des atrocités pareilles ? Bah, le pire n’est même pas le style, mais les idées que l’on parvient à comprendre dans cet abominable charabia. Monsieur Ivo Böhning commence par déclarer sans sourciller que ce que font les « guérisseurs » « marche ». La discussion commence là, on accepte d’emblée ce qui est le cœur du problème, et après on cause. Donc, nous dit le préfacier, le monde et le corps humain semblent fonctionner selon des principes connus de la science et compatibles avec une vision naturaliste (ou matérialiste si vous voulez) de la réalité. Pourtant, enchaîne-t-il, « il y a un certain nombre de phénomènes qui semblent ne pas répondre aux forces et interactions qui gouvernent la matière. Ceux-ci semblent naître ailleurs, dans ce no man’s land où le mental établi dans la logique restreinte perd pied et où il semble ne rester plus que des symbolismes que l’on retrouve de façon floue dans notre inconscient collectif [sic, je vous avais prévenu] (…) les guérisseurs prennent appui plus ou moins dans ces réalités tissées de conscience plutôt que de matière».
On comprend bien que pour Ivo Böhning, la logique est une chose « restreinte » qui empêche de pouvoir dire n’importe quoi. Et si le seul moyen dont vous disposez pour avancer une idée est de créer a priori un « no man’s land » épistémique qui vous permettra de fourrer tout ce que vous voudrez dedans, on se demande bien quelle place il reste pour la discussion et la recherche. Tout est dans le « flou », le « mental », la « conscience », le « symbolisme », le « plus ou moins ». Comme rien n’est avancé, il n’y a évidemment rien à répondre. En fait, le seul moyen de comprendre le message, c’est d’y adhérer. Ou en tout cas de renoncer à réfléchir, ce que le préfacier exprime joliment par l’expression « habiller son esprit d’une autre pensée ». Ici, Marc Ivo Böhning ne se doute pas qu’il rejoint exactement l’opinion que Ludwig Wittgenstein se faisait des psychanalystes : « Ils ont renoncer à une façon de penser et on en adopté une autre ». Le grand philosophe, contrairement à notre herboriste, était bien sûr sarcastique. Ainsi, la seule défense proposée pour les « guérisseurs » et le business de l’irrationnel, c’est que pour y croire il faut penser différemment, et que penser différemment conduit à y croire. On est encore en pleine philosophie, cette fois Ivo Böhning, probablement sans le savoir, nous ressort le coup du cercle herméneutique de Schleiermacher-Dilthey-Heidegger. C’est probablement vrai que les grands esprits se rencontrent.
Bon, je vous épargne la suite, c’est du même tonneau éventé. Notre concocteur de potions magiques donne des leçons d’ouverture d’esprit aux scientifiques et médecins, les enjoints d’élargir à l’infini l’éventail des possibilité tout en les priant de n’avoir pas d’ « a priori », maltraite le concept de réfutabilité, réclame une collaboration accrue entre la « science objectivable » et la « science humaniste » (qu’il vient d’inventer pour sa propre convenance) et finalement fait l’éloge du livre de Magali Jenny en prouvant qu’il ne l’a manifestement pas lu. En effet, comment expliquer sinon qu’il qualifie une œuvre entièrement dévouée à promouvoir des pratiques « médicales » archaïques et irrationnelles d’ « ouvrage tout de fraîche non-intervention vêtu » et présente son auteur comme ne voulant « pas imposer son opinion » et offrant « une neutralité dont l’honnêteté est à souligner ». Nous verrons que ce n’est absolument pas le cas, la prétention de neutralité est totalement absurde du fait même que le livre contient un répertoire de guérisseur. Mais le reste du livre est du même avenant, éloge et promotion de la crédulité la plus effrénée y sont à peine déguisés.
Soyons clairs. Il n’y a pas des « points de vues » et des « paradigmes » différents. Il n’y a pas un « establishment » opposé à un « savoir populaire ». Il n’y a pas de « collaborations » à établir ou de « ponts » à jeter entre des « visions complémentaires » de la réalité. Les malades n’ont strictement rien « à gagner » de la confusion des genre et du renoncement complet à l’usage de la raison dans un domaine qui concerne directement l’allègement de la souffrance humaine. Si on veut être écouté et convaincre, les sempiternels appels à l’ouverture d’esprit et le baratin mystico-quantique ne suffisent pas. En fait, ce genre de rhétorique est toujours un aveu d’échec. Si Marc Ivo Böhning avait quelque chose de substantiel à proposer, comme des données, des faits, un modèle ou une théorie quelconque, il l’aurait fait immédiatement. S’il avait des preuves de l’efficacité de telle ou telle approche paramédicale, un progrès considérable serait fait pour intégrer d’autres techniques dans ce que l’on appelle la médecine conventionnelle. Il n’y aurait alors plus lieu de qualifier cette approche d’ « alternative » ou de « complémentaire » ou de « traditionnelle ». Mais il n’a que des palabres à offrir pour défendre des pratiques indéfendables autrement qu’en recourant au concept complexe et fascinant de placebo (j’y reviendrai). Comme Magali Jenny, il se contente d’accepter que « ça marche » et ne tolère pas la moindre discussion à ce sujet.
Bon, pour résumer, le livre commence assez mal. Le choix d’un préfacier frivole et incapable d’écrire lisiblement ne présage rien de bon pour la suite. Pour vous annoncer un peu la couleur, je reviens quelques pages en arrière et vous offre cette phrase tirée des remerciements : « Merci surtout aux guérisseurs pour m’avoir ouvert leurs portes et leurs cœurs, pour leur disponibilité, leur accueil, leur générosité et pour tout le bien qu’ils font autour d’eux ». Non Magali, ce sont eux qui te remercient.
Commentaires
j'aimerais en savoir plus sur le livre de
Magali Jenny sur " LES GUERISSEURS...."
et notamment ou me procurer cet ouvrage avec
éventuellement d'autre infos utiles à ce sujet.
merci de votre attention. bien cordialement,
Grange
@ Grange
Il n'y a rien de spécial qui pourrait être utile à qui que ce soit dans ce livre. Il est juste mauvais et malhonnête. Lisez mes comptes-rendus sur ce blog, ils expliquent tout ce qu'il y a à savoir.
Pour vous procurer le livre, c'est simple: dans la région lausannoise il est absolument partout (librairies, kiosques, stations-service, postes, etc.), et ailleurs, je ne sais pas. Mais si vous avez pu trouver mon blog, ça veut dire que vous savez vous servir de l'INTERNET, et donc vous n'aurez aucun mal à trouver d'autres infos. Si vous avez une question précise, n'hésitez pas à me la poser.
digection,balonage
je veux pouvoire faire le secret pour moi et mes camaradessecret general
@fkleur33
quoi?
Comment pouvez-vous écrire de telles absurdités?
Oui les faiseurs de secret existent, et oui ça marche!
Peut-être que cela ne fonctionne pas sur vous, allez savoir pourquoi ...
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